clément de gaulejac

les cordons de la bourse

96 pages
5¼˝ × 7½˝
978–2–923942–08–7

16,95 $

distribution : Gallimard
En librairie le 31 mars.
Cette mise en scène des mots-clés de l’idéologie en cours ne doit pas nous cacher l’essentiel : nous sommes les héros de l’histoire. Le capitalisme tardif nous a élus comme protagonistes ultimes de sa folle exubérance. Chacun porte, blotti en lui, un de ces petits messieurs bipolaires, tour à tour battants et exténués, qui prétendent encore à la puissance quand s’amoncellent autour d’eux les signes de leur propre déconfiture. La question qui se pose alors témoigne d’une inquiétude sans réponse. Qu’allons-nous faire de tous ces petits fétiches brisés ?
Pendant la grève étudiante, j'ai produit de nombreuses affiches en soutien au mouvement étudiant. Celles-ci étaient partagées sur Internet, et pour certaines d'entre elles reproduites en sérigraphie, collées sur les murs de la ville ou bien brandies lors des manifestations. Cet engagement dans la grève a profondément modifié mon travail d'artiste et d'illustrateur, en me permettant notamment d'expérimenter et d'éprouver un rapport au public complètement renouvellé par l'immédiateté de la réception, l'appropriation, la gratuité, l'anonymat (relatif), et surtout, la participation a ce qu'on a appelé l'intelligence collective du mouvement.

Puis les étudiants ont obtenu le départ des libéraux, le retrait de la hausse, et le mouvement social a reflué. Après quelques mois d'intense mobilisation, chacun a repris ses activités normales. Dans ce contexte, ça ne m'intéressait pas de continuer à chroniquer sur mon blog la vie politico-médiatique. Mes dessins durant la grève n'étaient pas des caricatures au sens traditionnel du terme – à savoir des dessins neutres dont le but est de faire rire avec l'actualité. Mes affiches étaient certes destinées à faire du bien, mais elles avaient surtout pour but de renvoyer dans le camp du gouvernement libéral les outrances de sa brutalité verbale, un peu comme un manifestant renvoie ses fumigènes à l'envoyeur policier. La nécessité de contrer cette brutalité politique et policière a cessé avec le départ du pouvoir des Libéraux ; de même, la nécessité d'imprimer des affiches et des pancartes a cessé quand les étudiants ont rendu la rue à ses riverains. Mais pour autant la nécessité nouvelle de donner à mon travail d'artiste une visée politique explicite n'avait pas disparu. Et s'il n'était plus pertinent à mes yeux de contrer les discours des figures politiques locales – assez négligeables dans leur singularité –, nombreuses étaient les raisons de continuer à s'opposer aux violences de l'idéologie néo-libérale comme aux prolongements consensuels de sa version revampée : la « bonne gouvernance ».

Pour écrire et dessiner Les Cordons de la bourse, j'ai donc décidé d'ignorer les discours ponctuels du nouveau gouvernement, et me suis tourné vers des discours plus abstraits, que ce soient les comptes-rendus médiatiques de l'activité financière et boursière ou le double bind permanent des injonctions managériales qui prônent tout à la fois l'excellence et l'austérité, la lucidité agressive et l'aveuglement volontaire. Mon ambition a été de mettre en lumière l'absurdité de cette langue tellement appauvrie qu'elle en perd son pouvoir signifiant. Pour autant, je n'ai pas cherché à faire un livre pédagogique, ni tenté d'expliquer cette dérive idéologique et langagière. Non seulement je n'en aurais pas été capable, mais j'ai le sentiment qu'aujourd'hui il est moins nécessaire de comprendre cette dérive que d'y résister. Il faut peut-être analyser ce que veulent ces discours, mais dans ce livre, j'ai plutôt tenté de donner à voir ce qu'ils nous font, comment ils s'insinuent en nous et comment ils nous travaillent au corps.
 

la mauvaise tête

les cordons de la bourse